Les femmes turques à bout portant – Libération

Turquie, 2016

Ce reportage sur la condition des femmes turques, à travers la lutte pour la reconnaissance des féminicides, est à lire sur Libération, avec les images de Camille Mcouat.

Voici un texte écrit au moment de la publication sur les coulisses de ce reportage :

En mai, à Istanbul, j’ai rencontré Sevgi, une petite femme menue aux longs cheveux noirs, la quarantaine. Sur les murs de son appartement de Besiktas, un coin en bordure du Bosphore prisé des touristes et de leurs perches à selfies, je lisais tout le roman de son bonheur familial. On la voit rayonnante en robe blanche lors de son mariage, en secondes noces. Un an après la séance photo, lors de notre entrevue, Sevgi se recroqueville pourtant sous les cadres, l’air d’avoir pris 15 ans. Sa fille unique, Yagmur, vient d’être tuée d’une balle par son petit-ami. « C’était pour lui faire une blague », lui a assuré par téléphone son gendre en guise d’excuses. Sevgi me montre les messages sur son portable, des menaces venant de la famille du meurtrier pour la forcer à retirer sa plainte. Toute vêtue de noir, elle se dirige vers la chambre de la défunte, un mausolée à sa mémoire. Elle tire des vêtements de bébé d’une valise. « Tu vois, je pensais devenir grand-mère un jour mais on m’a tout pris », balbutie-t-elle en dépliant une layette. À ce moment-là, je ne sais plus trop ce que je fais ici. C’est ça faire du journalisme ? Tout transpire la douleur et je m’étonne de ne rien ressentir physiquement tellement la souffrance me semble palpable.


Je suis partie en Turquie pour écrire sur la condition des femmes. J’avais entendu parler d’un mouvement de lutte contre les féminicides et j’ai voulu en savoir plus, flairant un violent retour de bâton en matière d’émancipation féminine dans le sillage autoritaire du président Erdogan. Sur place, j’ai vu plus subtil : les droits des femmes sont ratiboisés petit à petit et c’est un bras de fer de longue haleine qui s’est engagé entre les militantes et les pouvoirs conservateurs. C’est dans ce contexte que j’ai fait la connaissance de Sevgi. Depuis, le meurtre de Yagmur est devenu médiatique. Une pétition a circulé sur Change.org, recueillant près de 55.000 signatures. Même l’écrivaine superstar Elif Shafak l’a relayée sur Twitter. Sevgi tente de compenser le vide qui s’est creusée dans sa vie par la rage d’en finir avec les violences machistes. Je trouve de la beauté dans sa force 
d’héroïne.

Quelques jours après notre rencontre, à quelques heures de bus du Bosphore, je faisais la connaissance d’une autre femme. Je n’en parle pas dans l’article. On ne peut pas tout écrire en deux pages. Cette dernière a été mariée de force à 13 ans, avant d’être engrossée à répétition sans qu’on ne lui demande trop son avis. Passée 30 ans, elle eut le courage de divorcer, de se trouver un travail pour faire subsister sa famille mais aussi, tout bêtement, d’apprendre à lire et écrire. C’est une survivante : son ex-mari avait tenté de la tuer par électrocution dans son bain un jour où elle avait tenté de sortir sans sa permission. À ses côtés, son aînée, 19 ans, commence à sangloter. Elle vient de demander le divorce après avoir été battue par son mari, du même âge qu’elle. Après l’interview, pendant que la mère faisait la cuisine, la petite dernière me posait pleins de questions sur ma vie. Moi, reporter française, j’excitais follement sa curiosité. En nous disant aurevoir, elle m’assurait : « avant de me marier, je veux d’abord faire des études, être indépendante pour devenir quelqu’un ».
À l’écouter, je me suis moi-aussi promise d’être une femme forte. Bien sûr, je n’y arrive pas toujours (surtout engluée dans le marché locatif parisien). Mais, quand même, j’essaye de ne pas oublier qu’il faut doublement oser vivre et aimer, au nom de toutes celles à qui on ne donne pas le droit d’exister.


À cette époque, j’occupais un taudis dans le quartier kurde du centre-ville d’Istanbul, un ghetto à moitié en train d’être rasé par les promoteurs immobiliers. La plupart des Turcs sont persuadés de se faire détrousser s’ils y mettent les pieds. Je me gardais d’ailleurs bien de rentrer seule passée minuit et mes colocataires, des réfugiés syriens, étaient totalement paranoïaques avec les cambriolages. Je me suis retrouvée là en partie parce que j’avais eu la flemme de chercher autre chose. Le quartier n’avait pas que des désavantages. Je peux vous donner toutes les adresses de restaurants kurdes et syriens où se régaler pour moins d’un euros. Les ruelles sont généralement accaparées par des hordes d’enfants en train de piailler. Et puis, j’aimais bien le petit chat blanc qui me saluait à chaque fois que je rentrais dans mon immeuble. Moins, le cafard obèse venu me titiller en pleine nuit. Au bout d’un moment, toutes ces horreurs ont commencé à me taper sur les nerfs. L’une des avocates, celle citée dans le papier, m’avait racontée l’histoire de cette actrice d’Ankara qui a fini violée et assassinée par un fou furieux ayant escaladé les quelques étages menant à sa fenêtre. Après ça, j’ai fini par fermer la mienne avant de m’endormir. Les carreaux étaient à moitié cassés mais ça me rassurait quand même. Tous ces fantômes me poursuivaient jusque dans mon lit. J’ai appelé Libération, qui par je ne sais quel miracle, a accepté de prendre mon reportage en moins de 3 minutes de conversation. Je l’ai rédigé et je me suis envolée vers le pays voisin, pour une autre enquête. Sur le chemin du retour, un matin, je suis repassée par Ataturk. L’après-midi, l’entrée de l’aéroport explosait sous les bombes de terroristes. Il y avait déjà eu deux ou trois « petits » attentats lors de mon séjour stambouliote. Je n’y ai plus trop pensé, mais, maintenant, en voyant le reportage imprimé, le dégoût me revient de plus belle.