Pleurer, ça sert à rien ?

Un jour, quand on était encore ado, une camarade de classe a éclaté en sanglots sur scène devant la quasi-totalité du collège. C’était la représentation donnée par la classe de théâtre en fin d’année scolaire. Autant dire l’épreuve du feu pour de jeunes acteurs en herbe. Jouer, se dévoiler, de surcroît devant une brochette de collégiens goguenards pas vraiment portés sur l’empathie. La comédienne a trébuché sur son texte une fois, deux fois, trois fois. Puis ça a été la panique. Elle a interrompu la scène et déversé dans les larmes sa peine, sa peur, sa colère contre elle-même (ou un peu des trois). Elle a sangloté qu’elle n’y arriverait pas. On a été touchée et désolée de ce craquage en direct, tout en priant intérieurement pour ne jamais avoir à subir pareille humiliation.


Aujourd’hui, on se demande pourquoi ce moment nous a tant marquée. Pourquoi il nous a presque terrifiée. La jeune fille n’en est pas morte, elle est peut-être même devenue actrice professionnelle, qui sait ?

Le fond du problème est que les larmes dérangent. Prenons celles de Sandrine Rousseau, invitée de l’émission On n’est pas couché pour présenter son livre Parler et dénoncer le silence qui entoure les violences sexuelles. L’ex-secrétaire adjointe d’Europe Ecologie-Les Verts a dû essuyer la colère d’une Christine Angot (elle-même victime d’inceste) qui, ignorant la peine de l’autre, lui a martelé qu’elle ne veut pas “faire partie d’une brochette de victimes” ou encore qu’il faut se “débrouiller”.

Certains y ont vu deux manières d’intellectualiser les souffrances. On pourrait ajouter qu’il s’agit de deux manières de les exprimer dans l’espace public. Comme le rappelle Slate, en 1999, la romancière, invitée de Thierry Ardisson, n’avait pas pleuré sur le plateau alors que le public riait de son viol. Celle-ci “avait essayé de rester écrivain”, décrypte l’article. Ainsi, on ne pourrait pleurer et rester écrivain, pleurer et rester une femme politique, avoir été victime d’une agression sexuelle et rester une personnalité publique. Pour aller dans la cité, ravalons larmes et états d’âme, quand bien même ceux-ci sont politiques et peuvent aider d’autres personnes à se sentir mieux. En réalité, Christine Angot a intériorisé le discours dominant (et masculin) qui renvoie l’expression de la souffrance ou de la peine d’une femme à la fragilité, à son sexe et au huis clos de la chambre. C’est son choix, mais pourquoi nier à sa comparse le droit de mettre le sujet des violences sexuelles sur la table avec son langage propre ?

Les larmes troublent l’ordre social. Cela peut être drôle, comme cette séquence avec ce journaliste interrompu il y a deux semaines en plein direct par les cris de son bébé. Cela peut être toléré, comme les trémolos dans la voix de la porte-parole de la Maison Blanche Sarah Huckabee Sanders après l’attaque de Las Vegas (les articles en ont d’ailleurs fait leurs titres). Et parfois, cela casse les couilles de tout le monde (enfin, des mecs), selon une étude qui explique tranquillement que les larmes des femmes diminuent la libido des hommes. Vraiment ?


En fait, tout cela est le fruit d’une histoire collective qui maltraite les émotions. Dans notre dernier podcast Les Couilles sur la table dédié aux masculinités et produit par Binge Audio, on te parle de l’expression des sentiments (en particulier du sentiment amoureux) en fonction du genre, et de comment les enfants sont conditionnés à en avoir une perception différente dès la cour de récré. Dedans, tu apprendras que les petits garçons affirment très tôt que l’amour, “c’est pour les filles, les bébés, les pédés”. Il n’y a pas d’amour qui tienne au centre de la cour, là où on joue au foot, là où on est fort et là où, nécessairement, on ne pleure pas. Le doctorant en sociologie Kevin Diter, qui a travaillé dans plusieurs établissements auprès des enfants pour ses recherches, raconte même comment un gamin a tapé sa camarade Lou, parce qu’elle lui avait fait l’affront de raconter aux autres qu’elle était amoureuse de lui. La suite est à écouter ici.
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De notre côté, on a un peu pleuré quand on a reçu les 800 pages de nos données Tinder après les avoir réclamées à l’appli de drague pour enquêter sur la data protection. Non seulement on a découvert que Tinder sait tout de nous – quand et où on se connecte, quel genre de mec/bouffe/musique/endroits on aime, comment on copie-colle la même blague à plusieurs “matchs” pour gagner du temps -, mais l’appli peut aussi en faire commerce pour que les publicitaires nous cernent le mieux possible et nous matraquent de pubs ciblées. Et si Tinder coulait, était racheté ou hacké, où pourraient bien finir toutes ces précieuses informations ? Notre article a été publié dans le Guardian et il a été repris par des médias du monde entier. On ne va pas se mentir, ça fait plaisir d’être félicitées par les confrères. Mais ça fait aussi un peu bizarre quand ils se contentent de recopier notre travail pour surfer sur la vague, piocher dans notre créativité, se servir dans une enquête qu’on a mis des semaines à réaliser… Alors que nous, on est payées qu’une fois. Encore un des aléas de la vie de pigiste dont on te parle souvent dans cette newsletter.

Si tu veux discuter de tous ces sujets avec nous, viens ce soir au lancement du livre Impunité Zéro sur les violences sexuelles en temps de guerre. Une enquête menée par onze femmes journalistes, dont des consœurs du collectif Youpress, dont on salue le travail.

D’ici là, on t’envoie des bisous mouillés.

Les Journalopes

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