Journaliste de subsistance

Chaque début de mois, aux Journalopes, nous organisons notre propre comité éditorial. On fait le point sur nos commandes en cours. On discute de nos envies d’enquêtes et de reportages. On s’épaule les unes et les autres en se refilant nos contacts, en relisant nos sujets et en se donnant divers conseils. Au-delà, nous parlons aussi de notre vie – parce qu’il faut le dire, dans notre secteur, pro et perso sont bien souvent imbriqués. Lors de la dernière réunion, plusieurs d’entre nous ont fait part de leur lassitude face à la précarité et, sans rentrer dans les détails, les restrictions que cela implique au quotidien.

Capture d’écran tirée de notre réunion éditoriale estivale. L’une de nous est absente de cette image. Elle était bloquée dans un bus berlinois. Sauras-tu deviner laquelle?

En France, le minimum syndical d’une publication papier est d’environ 65 euros bruts le feuillet (1.500 signes), pour un travail qui prend bien souvent plusieurs jours. Là-dessus, on te l’assure, de droite comme de gauche, les médias sont sur la même ligne. Pire, cela nous arrive de batailler avec certain.e.s chef.fe.s pour se faire payer. Il y a peu, nous avons par exemple mis trois mois, après l’édition du bulletin de salaire, à toucher l’équivalent du Smic par un magazine promouvant pourtant une ligne éditoriale engagée. Sans excuse ni explications face à ce retard… “J’ai l’impression qu’il faut toujours se battre”, a soupiré en guise de conclusion l’une de nous. Dans un article baptisé “Qui a mis le mot ‘free’ dans freelance?”, un photojournaliste américain a appelé ça le  “journalisme de subsistance”.

Oui, aux Journalopes, être freelance, c’est un choix. Un style de vie. Parfois même un sacerdoce.  Bien sûr que nous rêverions d’avoir la même liberté avec un salaire décent garanti à la fin du mois. Mais c’est un mirage. Certaines d’entre-nous ont même refusé des CDI ou démissionné pour retrouver le chemin de la liberté.

Récemment, nous sommes parties en reportage en Roumanie. Là-bas, à Bucarest, nous avons eu l’occasion de rencontrer quelques confrères et consoeurs de la Casa Jurnalistului. C’est à la fois un site internet indépendant et une maison où cohabitent les journalistes (aux Journalopes, on est petites joueuses : on se contente de partager un bureau!). Ils ont notre âge et sont tous plus ou moins passés par des médias traditionnels avant de se lancer dans l’aventure freelance. À leurs yeux, cela ne valait pas la peine de continuer d’exercer leur métier si c’était pour rester muselés en rédaction.

Nous sommes revenues en France avec la conviction que le bon journalisme est celui qui veille jalousement à son indépendance. Sur le mur de notre bureau, nous avons affiché l’infographie du Monde diplomatique “Médias français, qui possède quoi?” La concentration médiatique entre les mains de quelques puissances a un impact sur la qualité journalistique tricolore. En rédactions, les gens sont pourtant terrorisés à l’idée d’un plan de licenciement – lorsqu’il n’a pas déjà eu lieu. D’une génération d’employés sur l’autre, la grille des salaires a sérieusement décru.


Pour voir l’infographie en plus grand, tu peux cliquer sur ce lien.

Aude Lancelin, ex-numéro 2 de L’Obs et auteure de “Le monde libre”, dénonce la montée du pouvoir de l’argent dans l’industrie médiatique. Elle conclut son essai de la sorte : “Sous ce joug mortifère, la presse deviendrait un jour le seul commerce à s’être éteint d’avoir obstinément refusé de donner à ses acheteurs ce qu’ils avaient envie de se procurer.

Aujourd’hui, au bureau, l’une de nous disait : “Les rédactions ne respectent pas toujours le temps de l’humain.” C’est tellement juste. Les bonnes idées, parfois les éclairs de génie, se dissimulent dans les interstices du quotidien, lorsque l’on s’octroie une matinée à lire un essai, à rencontrer une personne intéressante, à douter, rêver… Bref, à prendre le temps.



(© Amélie Fontaine / Le Quatre Heures)
Ce temps-là, nous l’avons pris pour te raconter l’histoire de Géraldine Sohier, mère de famille tuée par son mari le 12 octobre 2016 dans la Marne. Sur près d’une année, nous avons suivi son entourage pour remonter l’historique de cette violence et questionner le concept de féminicide. À travers ce récit, publié sur Le Quatre Heures, nous avons voulu rendre hommage aux 123 femmes tuées en 2016 par leur (ex)-conjoint. Souvent, la presse classe ces meurtres parmi les fait divers et parle parfois même de “crime passionnel” . Comme si le fait de planter une balle dans le crâne de sa compagne avait quelque chose à voir avec de l’amour! L’enquête est à lire ici.

Nous co-publions avec Daphnée Leportois sur Slate une longue enquête, dans laquelle on s’interroge sur la fiabilité du stérilet (DIU) au cuivre. Alors que la pilule est de plus en plus décriée par les femmes, le DIU revêt des airs de modernité. Du coup, on s’est demandé s’il était aussi efficace que prévu. Cela n’a pas été une mince affaire. Spoiler : il est même impossible de le savoir. Et les femmes qui ont dû avorter ou celles qui ont accouché d’un “bébé stérilet”, resteront les “exceptions” qui confirment une règle, qui n’a aucune vocation à changer.

Nous te parlons aussi de grossesses non prévues dans le dernier des Couilles sur la Table. Quand une femme hétérosexuelle tombe enceinte de façon inattendue, quelle est la place de l’homme ? Coline Grando, réalisatrice du documentaire “La Place de l’Homme”, est l’invitée de cet épisode. Tu peux l’écouter en podcast sur Binge audio.

Il y a quelques jours, Arte Radio fêtait ses 15 ans et nous a invitées à parler de la nouvelle vague des podcasts féministes, en compagnie de Lauren Bastide (La Poudre), Marty Amunga & Adama Anotho (Exhale), Géraldine Sarratia (Dans le genre de) et Mélanie Wanga (Quoi de meuf). C’est à visionner ici.

Enfin, sur Rue 89, en collaboration avec la journaliste Renée Greusard, on se lance dans un courrier du coeur de la modernité. Cela s’appelle “Call girls” et on commence par te raconter ce qu’il faut faire avec son date Tinder s’il fait des fautes d’orthographe. Toi aussi tu poses des questions? Tu ne sais pas comment réagir quand on the ghoste? Tu voudrais breadcrumber un breadcrumbeur? Coucher le premier soir tout en ayant l’air inaccessible?  Écris-nous sur callgirls@rue89.com 😘


Où croiser Les Journalopes?

(La liste des noms, âges, dates et lieux de décès des victimes de l’année 2016, dont les meurtres ont été recensés par la presse.)
On t’attend le 25 novembre, à partir de 16 heures, au Pavillon des Canaux (métro Jaurès) pour une discussion autour de la sortie de notre long-format “Mortes d’être femmes” sur Le Quatre Heures. Isabelle Steyer, avocate spécialiste des violences conjugales, sera présente pour échanger sur son expérience. On sera en petit comité, autour d’un thé et c’est l’occasion de débattre ensemble! Tu es le.a bienvenu.e. Voici l’événement Facebook.

On t’embrasse fort!

Les Journalopes

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